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Crise économique et criminalité

   Si elle constitue un risque majeur pour l'entreprise, la crise actuelle représente une dangereuse opportunité pour le crime organisé. Des yakuzas japonais aux cartels mexicains, les organisations criminelles ont un objectif unique : l'argent. Leurs profits proviennent bien sûr du développement de l'économie criminelle, mais également d'une pénétration croissante de l'économie légale, que le contexte actuel risque d'accélérer.

   L'économie criminelle développée par ces organisations repose sur deux activités essentielles : production et prédation. Celle pour laquelle elles sont généralement connues consiste à produire tous types de substances illicites et à développer d'innombrables trafics : drogues, armes, cigarettes, êtres humains, animaux, organes, déchets, objets d'art... Parallèlement, le crime organisé est un prédateur discret mais constant des Etats, des entreprises et des particuliers en pratiquant l'extorsion, le vol, la fraude, l'enlèvement contre rançon, la piraterie, la contrefaçon et le piratage de marchés publics à grande échelle.

   Cette économie criminelle génère des revenus considérables. Selon la justice antimafia italienne, le chiffre d'affaires des seules mafias transalpines serait de près de 100 milliards d'euros par an, soit l'équivalent de 7 % du PIB italien, et plus que les chiffres d'affaires de L'Oréal, EADS et Danone réunis.

   De tels revenus font que, en plus d'être les moteurs de l'économie criminelle, mafias, gangs et cartels sont des acteurs de poids de l'économie légale. Leur première action en la matière est de parasiter la finance mondiale, en blanchissant une partie de ces fonds criminels par injection dans le système financier international. L'ONU estime ainsi que le volume d'argent blanchi chaque année dans le monde représenterait de 2 % à 5 % du produit brut mondial, soit de 800 à 2.000 milliards de dollars.

   Le crime organisé ne blanchit cependant pas par plaisir, mais pour investir une partie de ces fonds blanchis dans l'économie légale, selon deux objectifs : domination territoriale et enrichissement. Contrôler une entreprise permet à une mafia de distribuer de la richesse sous forme d'emplois ou d'achats et donc, in fine, de placer sous dépendance économique des régions entières. Mais investir dans l'économie légale permet surtout au crime organisé de bénéficier de la croissance des entreprises qu'il contrôle et de la rentabilité de ses prises de participation. Au même titre que tout autre investisseur.

   La crise actuelle risque d'élargir cet accès du crime organisé à l'économie légale. Dans un contexte de raréfaction des investissements, les fonds issus du blanchiment d'argent sont, en effet, mécaniquement plus intéressants que jamais. La résistance légale et éthique à la pression d'investisseurs douteux risque de se faire moins forte, dans les pays émergents comme au coeur de la zone OCDE. Ce d'autant que les capacités d'investissement du crime organisé sont énormes : même si l'on considérait prudemment que les mafias n'investissent dans l'économie légale que la moitié des sommes qu'elles blanchissent selon l'ONU, leur capacité moyenne d'investissement dépasserait encore celle du plus gros fonds souverain au monde...

   Dans ce contexte, il est essentiel que les initiatives prises par la communauté internationale pour traiter la crise elle-même se doublent d'actions concrètes visant à limiter ses effets collatéraux. Certes, la poursuite de la lutte contre le blanchiment d'argent par le Gafi (Groupement d'action financière) figure parmi les recommandations émises par le G20 lors du sommet de Washington. Mais enrayer la pénétration criminelle de l'économie légale nécessite, aujourd'hui plus que jamais, d'agir non seulement sur le blanchiment de fonds criminels, mais aussi, en amont, sur leur création, en essayant de tarir les sources d'argent sale. Face à l'appel d'air que constitue la crise actuelle pour d'énormes fonds criminels, la communauté internationale doit donc protéger l'économie mondiale en luttant contre le crime organisé lui-même avec la même énergie qu'elle déploie contre le terrorisme depuis le 11 Septembre. Sans quoi la crise pourrait transformer l'argent sale en bombe économique.

Source : lesechos.fr




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